3.05.2024 The Big Lebowski

SYNOPSIS

Après avoir fait quelques emplettes dans une supérette, Jeff Lebowski, dit « le Dude », rentre tranquillement chez lui, où il se fait passer à tabac par des inconnus. Ceux-ci lui demandent d’éponger sans tarder les dettes de sa femme puis urinent sur son tapis préféré. Or, non seulement « le Dude » n’est pas marié, mais il n’est pas près de l’être : il ne sait rien faire d’autre que jouer au bowling avec ses copains, siroter des cocktails et fumer des joints. Le paresseux personnage, qui a l’habitude de traîner en tongs de plastique et tee-shirt négligé, comprend que ses agresseurs ont commis une méprise. Ils le prennent, de toute évidence, pour le vieux milliardaire de la ville, marié à une jeune femme frivole et dépensière. Jeff est bien décidé à demander réparation pour son tapis souillé..

Après Fargo, thriller stylisé au pays des ploucs, les frères Coen ont trimbalé leur barnum sous le soleil d’une Californie désenchantée. Leur jubilation narquoise éclate dès qu’entrent en scène Jeff ­Lebowski, alias le Dude, semi-clodo à ­bedaine, bermuda et barbe à poux, et ses deux acolytes, Pieds Nickelés genre Beach Boys sur le retour. Le moindre ­détail de leur panoplie témoigne d’une pratique affectueuse de la caricature. Cette pâte humaine bien sentie fait que la profusion des accessoires bizarres et des rebondissements rocambolesques passe comme une lettre à la poste.

Curieusement, le côté foire du Trône de toute l’affaire n’entame jamais l’humanité des personnages. Aux basques d’un trio de glandeurs emmené par un Jeff Bridges empâté comme il faut, les Coen pouffent comme des collégiens. Ça ­débloque de partout, mais, selon leur ­recette habituelle, avec une précision d’horloger suisse et un sens aiguisé du ­détail qui tue. Sorti en même temps que Jackie Brown, de Tarantino, The Big ­Lebowski affirmait une tendance du cinéma américain : sa grandeur peut se trouver dans des films mineurs, bricolés par des enfants du rock. — François Gorin

Avez-vous fini par apprendre la recette du white russian ? Une giclée de lait, un doigt de curaçao et beaucoup, beaucoup de vodka. Servir frappé et siroter lentement. Le « russe blanc », c’est le breuvage favori de Jeff Lebowski, alias le Dude, semi-clodo à bedaine créchant dans un bungalow à Venice, banlieue balnéaire de Los Angeles. Quant aux cocktails en général, c’est une spécialité de la maison Coen frères. Une seconde nature chez ces siamois narquois qui, en 1998, traçaient leur route zigzagante en bordure des fastes hollywoodiens. Cocktails où l’on agite des objets fétiches : un macchabée sanguinolent traîné dans Sang pour sang (1984), un chapeau qui s’envole pour Miller’s Crossing (1990), une vieille machine à écrire et du papier peint qui se décolle chez Barton Fink (1991), un hula hoop dans Le Grand Saut (1994)… Cette fois, sous le soleil poisseux d’une Californie désenchantée, les brothers secouent bowling, kidnapping et une carpette souillée. Et bien des choses encore.

Tirés comme ils le sont vers le grotesque, ils pourraient faire toc. Au contraire. On les sent justes, au poil, dans le ton. Assortis au décor, à la routine extravagante de la semi-cloche sud-californienne. Mieux encore, on les aime. Tout de suite. Quand le Dude, tabassé par des intrus, gueule parce que l’un d’entre eux a pissé sur sa carpette, on compatit. On est ravi de le suivre chez l’autre Jeff Lebowski, le « vrai » , le « big », le plein aux as, histoire de récupérer une carpette neuve. Et voilà notre balourd embarqué dans une intrigue décontractée. Kidnapping, ravisseurs allemands (?!), rançon : l’intrigue, à vrai dire, on s’en fout un peu. Le trio de glandeurs la bouscule d’ailleurs avec la fameuse élégance de l’éléphant dans un magasin de porcelaine. Les acteurs se régalent, et les Coen brodent sur une trame de film noir comme seuls peuvent le faire des gens qui, en plus d’un paquet de films noirs, ont ingurgité les BD branques du magazine Mad et les chansons biscornues de Steely Dan ou de Randy Newman.

Ça débloque mais, selon leur recette habituelle, avec une précision d’horloger suisse. Et un sens aiguisé du détail qui tue : les slips sales dont le gros Walter a rempli la valise-leurre pour tromper l’ennemi ; la pochette de disque pastichant Kraftwerk ; la copie d’écolier trouvée par le Dude alors qu’il cherchait un joint dans les creux de sa banquette avant… et qui lui donne un indice. Et puis des seconds rôles qui ne risquent pas de passer inaperçus : Julianne Moore peint, dans son atelier, des toiles d’avant-garde, en jouant, nue, au « téléphérique ». Ben Gazzara frétille dans les pompes luisantes d’un caïd mondain inspiré du patron de Playboy. John Turturro, un joueur de bowling nommé Jesus, plastronne en rose fuchsia. Curieusement, le côté Foire du Trône de toute l’affaire n’entame jamais la profonde humanité des personnages. Qu’on s’entende bien pourtant : plus qu’à la fracture sociale version US, c’est au white russian que carbure The Big Lebowski. Jusqu’à se griser dans des scènes de rêve à la Busby Berkeley, jusqu’à tanguer aux trois quarts, pour se rétablir à la fin. – François Gorin

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